Nicos Poulantzas en Grande-Bretagne

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Christine Buci-Glucksmann, ed., La gauche, le pouvoir, le socialisme, Paris: PUF, 1983.

Comment évaluer l’énorme influence théorique de Nicos Poulantzas sur la gauche en Grande-Bretagne? Pour beaucoup d’entre nous, Nicos Poulantzas a été une inspiration constante et directe, pour beaucoup d’autres son rôle central a été médiatisé par les travaux d’intellectuels familiers avec son œuvre. Même ceux qui rejettent ses positions se sentent obligés de se définir eux-mêmes par rapport à ses argumentations. Toutefois, en opposition à l’image donnée à ce colloque par d’autres interventions qui insistent sur les contributions récentes de Nicos sur la stratégie politique, c’est surtout comme théoricien de la politique et de la société que Poulantzas est connu en Grande-Bretagne. Depuis 1969, ses travaux sur l’Etat, le politique, les classes sociales, la lutte des classes, l’idéologie et l’impérialisme ont balisé de façon décisive le terrain pour une génération de théoriciens, qu’il s’agisse des principaux courants des sciences sociales bourgeoises, qu’il s’agisse d’intellectuels de gauche radicaux. C’est seulement avec la traduction de Les classes dans le capitalisme contemporain que les chercheurs britanniques ont commencé à apprécier les implications stratégiques substantielles de l’œuvre de Poulantzas, appréciation que les publications ultérieures de La crise des dictatures et de L’Etat, le pouvoir, le socialisme n’ont fait que confirmer.

Les relations entre Nicos et la théorie marxiste en Grande-Bretagne sont des relations de réciprocité. Poulantzas lui-même a rappelé comment sa formation intellectuelle n’a pas seulement été influencée par les théories et les pratiques françaises, mais aussi par des revues comme Critica Marxista et New Left Review. De fait, une de ses premières contributions à la théorie politique (par opposition à la philosophie et à la sociologie du droit) est une critique fouillée de la théorie politique marxiste en Grande-Bretagne telle qu’elle apparait dans les pages de la New Left Review.[1] En retour, c’est dans les pages de la New Left Review que Poulantzas a attiré l’attention des chercheurs orthodoxes en sciences sociales ou des intellectuels de gauche, en Grande-Bretagne comme dans le monde de langue anglaise. C’est en effet dans cette revue que Poulantzas a publié son importante critique du livre de Ralph Miliband sur L’Etat dans la société capitaliste et ainsi amorcé le débat «Poulantzas-Miliband» dont les répercussions sont toujours visibles, malgré l’abandon par les protagonistes d’une partie de leurs positions initiales.[2] Bien que l’intervention de Poulantzas se soit adressée directement à un public anglophone, il est bien connu que le débat a été publié depuis lors dans de nombreuses langues et a délimité la discussion sur l’Etat pendant près de vingt ans. Il faut rappeler en particulier à quel point l’accent mis couramment sur l’ « autonomie relative » de l’Etat et les concepts conjoints de « bloc au pouvoir » et de « fraction hégémonique » est redevable au travail de pionnier de Poulantzas et à sa synthèse créatrice des thèmes d’ Althusser et de Gramsci dans son œuvre de jeunesse, Pouvoir politique et classes sociales.

A certains égards, la très grande importance du débat Poulantzas-Miliband dans le monde anglophone a fait tort à une influence plus générale de Poulantzas. Car, bien qu’il ait fait de lui en Grande-Bretagne et ailleurs le théoricien marxiste de la politique le plus influent de l’après-guerre et ait permis de définir les termes de la discussion sur l’Etat dans les sociétés capitalistes, il a, dans certains milieux, créé la fausse impression que Poulantzas représentait l’école althussérienne structuraliste et pratiquement rien d’autre. A l’évidence, sa première intervention dans le débat a placé ses propres vues dans un éclairage plus althussérien que ne le justifient la complexité théorique et la richesse de ses premières études, et il est bien connu (sans qu’il soit besoin d’en discuter ici) que ses analyses ultérieures sont allées bien au-delà du cadre de référence althussérien. La première intervention, en particulier, a conduit beaucoup de critiques à ignorer l’importance des éléments léninien et gramscien dans les premières études sur l’Etat et l’insistance mise à souligner l’importance du combat politique de classe dans la transformation sociale. De ce point de vue on peut regretter que la recension de Christine Buci-Glucksmann sur Pouvoir politique et classes sociales soit si peu connue dans le monde anglo-saxon alors qu’elle situe très clairement cet ouvrage dans un contexte gramscien.[3]

En réalité, sa seconde intervention dans le débat Poulantzas-Miliband a permis à Nicos de clarifier et d’élaborer sa position en rejetant le reproche rebattu de « structuralisme » et en précisant la rupture théorique entraînée par son analyse de l’Etat comme relation sociale. C’est en développant la thèse que l’Etat est une condensation formellement déterminée (ou matérielle) de l’équilibre des forces politiques de classe en confrontation que Nicos Poulantzas a fait sa contribution majeure à la théorie marxiste de l’Etat et introduit une innovation théorique décisive qui doit être prise en compte par toutes les analyses marxistes postérieures. Cette approche est clairement au centre de L’Etat, le pouvoir, le socialisme, et informe les vues de Nicos sur la stratégie comme sur l’analyse théorique.

Ces idées ont non seulement délimité les termes du débat théorique sur l’Etat capitaliste, elles ont aussi influencé beaucoup d’analyses concrètes et de conjoncture. Parmi celles-ci il vaut la peine de noter les travaux du « Centre for Contemporary Cultural Studies » de Birmingham dont les collaborateurs ont entrepris une investigation soutenue du changement de conjoncture politique en Grande-Bretagne, avec ses tendances à la crise politique et à la crise étatique. Les travaux collectifs publiés par le Centre et dirigés par Stuart Hall, particulièrement l’important volume Policing the Crisis, portent témoignage de l’influence de Nicos Poulantzas et de l’œuvre de Gramsci sur l’hégémonie.[4] Le politologue américain, David Abraham, a démontré également la puissance théorique de l’approche de Poulantzas dans son travail magistral sur les diverses crises du bloc au pouvoir dans l’Allemagne de Weimar et sur la circulation de l’hégémonie entre les différentes fractions du capital.[5] Plus généralement, il y a beaucoup de monographies qui doivent une plus ou moins grande part de leur appareil conceptuel et de leur mode d’analyse à l’œuvre de Poulantzas.

Un deuxième domaine où Nicos a été très influent est l’analyse des relations et de la lutte de classes. Dans une conférence organisée en 1976 par le Parti communiste de Grande-Bretagne sur les classes et les structures de classes le principal rapporteur fut Nicos Poulantzas et les autres participants définirent leurs positions en faisant référence à son livre sur Les classes sociales dans le capitalisme contemporain. A cette occasion, Nicos mit au jour les conséquences stratégiques essentielles de ses analyses de la nouvelle petite bourgeoisie en opposant son approche aux implications social-démocrates de la définition large de la classe ouvrière comme classe des travailleurs salariés.[6] Plus généralement, il est important d’indiquer dans quelle mesure Nicos Poulantzas a eu un impact direct ou indirect sur l’analyse des classes sociales à travers le débat dont il a pris l’initiative sur la détermination structurale des classes et sur son articulation contingente avec la position des classes dans des conjonctures spécifiques.

Pour citer les travaux les plus importants dans ce débat en cours, on peut mentionner les études de Carchedi, Hindess et Hirst, Laclau, Olin Wright et Przeworski.[7] Il y a en outre une foule d’analyses secondaires s’attachant à développer et à appliquer ces conceptions sur les situations de classe et la lutte des classes. Il y a certainement des difficultés dans les analyses de Nicos Poulantzas sur la lutte des classes comme il l’a admis à plusieurs reprises, particulièrement pour ce qui concerne la relation problématique qu’il avait commencé à discuter, entre les forces de classe, les nouveaux mouvements sociaux et les partis politiques. Mais, et cela donne la mesure de sa capacité d’innover théoriquement en faisant son autocritique, Nicos était conscient de ces enjeux et résolu à les affronter dans des travaux et débats ultérieurs.

Finalement il est important de souligner l’intérêt croissant, dans le contexte britannique, soulevé par les implications stratégiques de l’œuvre de Poulantzas. Jusqu’à la publication de Fascisme et dictature les implications stratégiques de l’œuvre de Nicos n’apparaissent pas clairement au-delà d’une vague perception de son engagement pour le marxisme-léninisme, le rôle dirigeant de la classe ouvrière et l’importance du parti d’avant-garde. Par la suite les implications stratégiques sont mieux saisies sous l’effet de ses nouvelles appréciations de la dictature militaire grecque et de ses préoccupations quant à la croissance d’un étatisme autoritaire en France et ailleurs. Cela vaut non seulement pour Les classes sociales dans le capitalisme contemporain son intérêt pour l’impérialisme et les problèmes des alliances de classe, mais aussi pour La crise des dictatures et L’Etat, le pouvoir, le socialisme. C’est dans ce dernier ouvrage que se produit le plein épanouissement des analyses stratégiques de Poulantzas en relation avec sa nouvelle théorie de l’Etat comme relation sociale. De ce point de vue, l’impact de Poulantzas sur la stratégie politique en Grande-Bretagne est étroitement lié à l’assimilation plus générale de l’eurocommunisme de France et d’Italie. Etant donné la faiblesse politique du communisme en Grande-Bretagne ainsi que la force de la social-démocratie l’influence réelle de ces analyses est restée limitée bien que leur pertinence politique et théorique soit énorme. Cela devient très apparent avec la crise de la social-démocratie en Grande-Bretagne, la montée irrésistible de l’administration d’Etat et de l’étatisme autoritaire et le développement de la crise politique. En ce sens, nous avons toujours beaucoup à apprendre en Grande-Bretagne de Nicos Poulantzas tant au niveau théorique qu’au niveau stratégique.

Quel rapport faut-il établir avec l’œuvre de Nicos et son héritage théorique et politique? Poulantzas m’a dit une fois qu’il savait que son œuvre était difficile et qu’en tant qu’auteur de ruptures théoriques variées dans sa propre formation intellectuelle, il n’était pas lui-même contemporain de son propre développement théorique. Ainsi la première tâche serait de systématiser et d’analyser son développement théorique et de mettre au jour les absences permanentes et les inégalités de son œuvre. C’est particulièrement important en raison des incompréhensions qui persistent, au moins dans certains lieux, en ce qui concerne la situation théorique de Nicos et parce que, au moment de sa mort, il était toujours en train d’affronter des questions théoriques non résolues. Il n’est pas question ici d’instaurer un nouveau culte de la personnalité, il s’agit plutôt de continuer une œuvre inachevée porteuse d’une immense révolution théorique dans les analyses marxistes de l’Etat. Nous devrions aborder son œuvre dans le même état d’esprit critique que Poulantzas manifestait à l’égard de ses écrits comme à l’égard de ceux des autres, dans le but d’évaluer ses ruptures théoriques significatives, dans le but de remplir ses vides et de les développer dans de nouvelles directions. Mais nous devons également nous efforcer d’éviter le théoricisme qui déforme tant d’analyses marxistes et influence relativement la stratégie politique. Il est bien connu que Nicos a combattu longtemps et durement pour l’unité de la gauche en France et en Grèce, et qu’il a cherché à jeter les fondations théoriques d’une stratégie efficace orientée vers la transition au socialisme démocratique dans les conditions du capitalisme contemporain. Cela doit être l’autre tâche des intellectuels de gauche et des militants en Grande-Bretagne. Avant tout cela signifie développer les bases sociales du contrat politique à l’intérieur de l’appareil d’Etat, et cela en gardant ses distances de l’appareil d’Etat, pour transformer l’appareil d’Etat. Cette stratégie complexe défendue par Poulantzas dans son dernier livre apparaît seule en mesure d’offrir la perspective d’une transition démocratique au socialisme démocratique. En dépit de ses risques manifestes, dont Poulantzas lui-même était parfaitement conscient, il est essentiel pour les socialistes démocratiques britanniques de suivre cette stratégie, base pour l’unité de la gauche et défi politique au système de l’étatisme autoritaire en train de se cristalliser en Grande-Bretagne. Le succès, dans ce domaine, représenterait un monument durable à la mesure de Nicos Poulantzas et pas seulement aux yeux des intellectuels de gauche.


Notes

[1] N. Poulantzas, La théorie politique marxiste en Grande-Bretagne, Le Temps modernes, 238, 1966.

[2] Les principales contributions au débat comprennent : N. POULANTZAS, The Problem of the Capitalist State, New Left Review, 58, 1969; R. MILIBAND, The Capitalist State. Reply to Nicos Poulantzas, New Left Review, 59, 1970; R. MILIBAND, Poulantzas and the Capitalist State, New Left Review, 82, 1973; E. LACLAU, The Specificity of the Political: the Poulantzas-Miliband Debate, Economy and Society, 4, 1975; and N. POULANTZAS, The Capitalist State: a Reply to Miliband and Laclau, New Left Review, 95,1976.

[3] C. BUCI-GLUCKSMANN, A propos de la théorie marxiste de l’Etat capitaliste: vers une conception nouvelle de la politique, L’Homme et la Société, 11, 1969.

[4] S. HALL, C. CRITCHER, T. JEFFERSON, J. CLARKE, et B. ROBERTS, Policing the Crisis: Mugging, the State, and Law and Order, London, Macmillan, 1978.

[5] D. ABRAHAM, The Collapse of the Weimar Republic: Political Economy and Crisis, Princeton: Princeton University Press, 1981.

[6]N. POULANTZAS, The New Petty Bourgeoisie, in A. HUNT, ed., Class and Class Structure, London: Lawrence & Wishart, 1977.

[7] Voir G. CARCHEDI, On the Economic ldentification of the New Middle Class, London, Routledge & Kegan Paul, 1977; A. CUTLER, B. HINDESS, P. Q. HIRST et A. HUSSAIN, Marx’s ‘Capital’ and Capitalism Today, vol. 2, London: Routledge & Kegan Paul, Macmillan, 1978; E. LACLAU, Politics and ldeology in Marxist Theory, London: New Left Books, 1978; et A. PRZEWORSKI, Proletariat into Class: the Process of Class Formation from Karl Kautsky’s The Class Struggle to Recent Controversies, Politics and Society, 7, 1977; et E. Olin WRIGHT, Class, Crisis, and the State, London: New Left Books, 1978.

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